04 juillet 2008
Excursion au Pays des Agonies Primitives [1]
Upon the darkest mountain
Upon the darkest mountain
Appears all the spirit of the night
Where the light has sorrow
Maybe a day he'll reach
Born from the dark
Living in a land of horrors
Laying in a bier
Blood and pleasure
Vampires, creatures, demons... at the gates
Spirits... We are come
To stay in this land of tears
Upon the darkest mountain
Carpathian spells
Walpurgis night
Black Sabbath
Born from the dark
Living in a land of horrors
Laying in a bier
Blood and pleasure
*****
Je pourrais longuement parler de l'effet émotionnel que de telles formations musicales, surtout celle-ci, a sur moi, mais ce serait vain et j'honore ma discrétion.
Je contemple ou pense souvent à des paysages intensément aimés et lâchement abandonnés par ma présence à l'écoute de cette chanson, qui augmente considérablement la richesse de mes rêveries.
Je ne me suis jamais repérée dans l'existence que spectralement et grâce à des lieux où les âges et les générations s'entassant, les traces de toutes ces présences humaines se sont déposées dans quelque recoin abandonné et perdurent à jamais aux sens de celui qui sait les repérer, invisibles.

Cette chanson, bien sûr dédiée à une figure comme Bram Stoker, exalte pour moi la mélancolie d'un pays idéal fantasmé et devant être à jamais abandonné car, si c'est le pays de la vraie vie, c'est aussi un pays où le jeu et le songe en constituent les fondations que certaines mauvaises âmes froides ébranlent en rejetant l'enfance et l'épanchement du songe, du monde intérieur dans la réalité tangible objectale telle que nous la connaissons. Malheureusement, le monde de jouissance terrifiant de l'infans doit être détruit un jour. Les plus sots l'oublient et le dénient, le spolient devenus adultes. Mais d'aucuns demeurent nostalgiques de l'époque (con)fusionnelle entre ce qui allait constituer leur Moi et la Nature, et consacrent leur existence à retrouver la Vie, même s'ils savent ceci une quête vaine d'avance ; ils ne sont plus psychotiques, pas encore et sûrement jamais névrotiques par refus psychique – si l'on peut utiliser ces deux raccourcis plutôt caricaturaux pour exprimer la transition entre le monde de l'enfance et celui de l'adulte, stade auquel certains restent définitivement bloqués. Mais ils tendent à se rapprocher de l'état primitif.

Mabel Lucie Attwell pour Alice au Pays des Merveilles – « Un thé chez les Fous »
Si Dracula est un roman « mature », où la distinction est claire entre bien et mal (alors que la créature est amorale et pas immorale comme on le pense facilement, donc ne fait pas le mal pour le mal. Du moins, au-delà du traitement qu'en fait Bram, on peut le supposer tel) et où l'opposition entre les deux concepts est effroyable, je considère déformée volontairement l'intrigue du livre en mon esprit et lorsque j'y pense, elle se pare d'une dimension « peter panesque ». La Transylvanie, ce pays oublié, ce pays d'au-delà les forêts (étymologiquement), entouré de verdures et de montagnes cachant en leur sein de vieux châteaux en ruines parcourus par des mystères pré-apocalyptiques révolus et dont on ne peut saisir les errances malignes qui nous rendent nostalgiques, et déchirés par les orages ; l'Écosse ou la Bavière, sont les territoires privilégiés de l'enfance, où le bien et le mal se mélangent dans la jouissance de celui qui s'y incarne. Les forces du chaos se déchaînent sur un pauvre individu qui en crie d'excitation et en redemande – pauvre individu certes, mais pas innocent. Le bien et le mal sont mêlés, les victimes sont les bourreaux et les bourreaux les victimes et tous s'entendent à merveille. C'est la Vie, le Tragique retrouvés. C'est l'Aventure. C'est l'Absolu. Ce n'est qu'un jeu, un jeu sans enjeux, mais un jeu sérieux tout de même, où tout meurt et renaît éternellement avec de nouvelles intrigues sans cesse renouvelées sur les cendres des anciennes oubliées qui pleurent leur gloire perdue. Elles se manquent à elles-mêmes. C'est l'Éternel Retour dans la plus pure ivresse.

Arthur Rackham pour Alice au Pays des Merveilles
(Point n'est besoin de présenter la scène illustrée...)
Ce que je reproche seulement à Bram Stoker, c'est d'avoir limité la fantaisie dans Dracula. Le bien et le mal sont divisés et, au lieu d'exciter positivement Jonathan Harker et sa compagnie, ils ne les font que se jeter de façon révulsée dans ce qu'ils pourraient pourtant considérer comme la fameuse Aventure. Certes, mais la mort qui les guette n'est pas un jeu, et le temps presse. Le renaissance des morts est terrible, l'horreur est réelle et s'impose d'elle-même. On ne saurait la dissoudre dans le bien et le bien dans elle. C'est là tout le talent de Bram, mais aussi le petit défaut que je trouve à son épopée qui du coup perd un peu en sublime. J'aurais désiré qu'il décrivît le château lugubre plus longuement (c'est la partie la plus courte du roman ce qui le rend inégal) et de façon plus trouble encore, de sorte que Jonathan se serait perdu dans la mélancolie d'un ancien songe qui aurait en des temps immémoriaux envahi la Transylvanie et à la recherche duquel il serait parti pour s'y transcender. Le Comte Dracula aurait vécu ces temps et les porterait en lui égoïstement, il serait celui en qui, ce en quoi il faudrait s'incarner, le porteur du Tout que l'on envie et hait, le Tout qui se rit de soi.
Mais le Trouble du Songe ainsi que j'ai nommée imparfaitement cette sensation est ce à quoi je reviendrai prochainement dans la suite de ce billet. J'y évoquerai d'autres œuvres sans pour autant les traiter entièrement. Je garderai ceci pour des chroniques individuelles qui leur seront consacrées.
Bram Stoker était un personnage plus romantique que symboliste. On peut donc comprendre que Dracula s'ancre plus dans un réel tangible objectal où le fantastique s'introduit progressivement, que dans la quête merveilleuse (ici, à prendre aux deux sens du mot) improbable et impossible du retour au fusionnel. Du reste, quel écrivain, quel poète, quel peintre, quel musicien, quel réalisateur de cinéma peuvent se targuer un jour d'y parvenir ? Il faudrait que le langage soit l'âme et les sensations mêmes. Mais le langage sépare de l'immédiateté et est indomptable aux nécessités du Ça. Peut-être d'ailleurs que l'état (con)fusionnel lui-même n'est qu'un leurre qui se leurre et l'humain avec. Ou qui ne nargue que l'humain tandis qu'il est joyeux dans son en-soi.
Mon entreprise est donc vaine d'avance, d'autant plus que je ne sais réellement où sont vraiment les limites et si l'en-soi des choses et du monde existe indépendamment de moi. Mon entreprise sera nulle comme à l'accoutumée, ainsi que l'ont été celles de ceux que j'estime mes prédécesseurs menés à la folie par la perspective inévitable du solipsisme éternel de la mort. Mais je m'y jette définitivement. Tant pis si à l'avenir ce que j'écris en ces lieux n'est pas parfait ni en harmonie avec moi. Il convient de ne pas être trop exigeant dans l'exercice de la parole quand celle-ci nous a toujours échappée. Les systèmes obsessionnels dissimulent l'horreur de la dissolution de l'âme dans le non-sens.

Une autre version plus obsédante encore, celle de American McGee. Cliquez pour agrandir et mieux contempler les détails, car tous est dans le détail.
En dépit de ce que ce genre musical est très peu connu en ces lieux et en dépit de ce que je ne cherche absolument pas pas à le répandre mais plus à le faire partager égoïstement, peut-être séduira t-il d'aucuns esprits dionysiaques. Sûrement non. Peu importe les œuvres par lesquelles l'on accède au Sublime : l'important est d'y accéder, et c'est ce à quoi je vise pour moi et pour ceux qui ont l'amitié et le courage, surtout, de me lire. Qu'on ne me prenne pas pour une dangereuse idéaliste passionnée : je n'en suis pas car je ne suis que trop lucide de mes limites là où le fanatique est tout à fait narcissique et mégalomane. Et ce serait oublier qu'Apollon m'a fait grâce de sa mesure éthique et critique.
C'est ce qu'il faut comprendre en débarquant ici, où l'instabilité et l'éphémère règnent en tyrans parfaits dans lesquels la raison peine à se frayer un chemin.
Je ne reviendrai jamais vraiment à l'Amiral-Benbow, du moins pas régulièrement. Ma médiocrité m'est insurmontable car mes idéaux piètrement inatteignables.

Même colorisées, j'ai toujours trouvé les illustrations de John Tenniel trop fades.
(D'autres visions du chapitre sont disponibles à cette adresse...)
Pour en revenir à Bram, qu'on ne s'insurge pas de mon discours plus haut : il demeure un maître pour moi. Son style est irréprochable. Il ne s'embarrasse pas de détails mais sait se faire précis et direct. Il est terriblement ingénieux en ce sens qu'il est capable de provoquer hors de notre/leur abîme les angoisses refoulées les plus primaires et de les amener jusqu'à nous sous forme discrète de frissons de dégoût et d'effroi – et le tout à notre quasi insu tant les descriptions horrifiques sont kitsch en apparence. C'est un style délicieusement démodé. Celui d'Oscar Wilde également, mais d'une autre manière qu'il serait long de décrire maintenant. Je ne suis pas douée pour évoquer techniquement les styles des auteurs. Ainsi donc le kitsch littéraire classieux est le propre de ces deux maîtres irlandais.
L'imagination stokerienne est flamboyante. Mais des défauts minimes persistent dans son œuvre qui en font tout le charme. Néanmoins, j'accuse Bram de n'avoir pas su exploiter tout son potentiel énorme. Et cela me met mal à l'aise.
Mais Dracula n'eût pas été Dracula s'il eût été comme je le désire faussement.
Car l'histoire que je fantasme n'est ni plus ni moins que la mienne. Ce n'est donc pas Dracula qui, tout au plus, pourra m'être une source d'inspiration. Nul doute que, si je n'étais pas prisonnière du langage et de la fuite perpétuelle de mes idées, j'aurais déjà achevé d'écrire ce que j'imagine tout simplement être l'épopée de l'Universel...
La route est longue.

(Je ne remercierai jamais assez les développeurs de Canalblog dans leur infinie bonté à n'offrir qu'une possibilité de catégorie par message. C'est indigne pour cette plate-forme de très bonne facture.)
29 mai 2008
« Mountains toppling evermore / Into seas without a shore... »
Œuvre atypique tout autant que « transparente » aux yeux d'un grand nombre qui lui préférera sûrement les poésies et nouvelles de leur créateur, ces Aventures d'Arthur Gordon Pym (de Nantucket) valent pourtant que l'on s'attarde dessus – chose peut-être que je n'aurais jamais cristallisée en cette chronique si, en dépit de ce que je n'ai pas aimé le roman, les mêmes éléments qui constituent mon rejet n'étaient pas fascinants et intéressants à décrire et étudier.
En quelque sorte, il s'agit de se complaire brutalement dans le tourment inhérent à l'humanité, qui nous est fort bien exposé dans l'unique roman d'un auteur qui, parce qu'il s'est perdu dans les dédales sans issues de l'alcool et du délire (deux thèmes par ailleurs présents dans le livre), peut témoigner plus fidèlement et sincèrement que la majorité de ses semblables du tragique de la condition humaine.
Qu'on ne s'y trompe pas, en effet : ce roman « d'aventures » n'a rien d'exaltant ni de grandiose au sens romanesque du terme. Tout au long, c'est la même idée d'enfermement éternel en ce bas monde et de damnation dans sa pourriture qui sévit.
D'emblée, ce récit semble impitoyablement marqué du sceau de l'Anankê. La première terrible mésaventure de Arthur et Auguste ne les a pourtant pas dissuadés de réitérer à l'avenir un exploit maritime plus loin encore, et surtout pas Arthur, dont l'imagination est excitée par les récits de son ami, qui a grandi parmi la houle. Arthur, en effet, se rêve dans des situations explicites, qu'il appelle « romanesques », mais qui ne disent rien de bon au lecteur [1]. Ironie du sort, il lui sera donné de les vivre, mais simplement empirées, et sûrement pas dans le sens positif auquel il les entrevoyait ! Le jeune Pym est, « pour ainsi dire, voué » à cette « destinée » de malheur dont il ignore tout encore, mais qui se dessine aisément dans ses projets d'avenir (cf. [1]), à son insu. Et dès lors, nous sommes en droit de nous demander si les événements à venir, en apparence imprévisibles, n'ont pas été fixés dès le départ par quelque hybris que Pym aurait commis envers la Nature, à se croire assez puissant pour la défier sur son propre terrain – ici la mer ; influencé en cela par les récits mythomaniaques d'Auguste (cf. [1]). Pourtant, il est inutile de se lancer dans une exégèse quelconque, car aucune ne peut atténuer ou supposer changer le caractère tragique et horrible de cette relation de voyage, tenue pour authentique. Notamment, je déconseille assez l'interprétation psychanalytique de Marie Bonarparte, sursignificative, partielle et arbitraire...
Ces Aventures... au-delà de l'Antarctique et de « l'extrême horreur » s'organisent pourtant de façon flagrante autour d'une régression au stade de la sauvagerie et du solipsisme purs. La violence et l'étrange augmentent au fur et à mesure de l'avancée vers le destin des protagonistes ; les faits de la réalité tangible se déforment, grotesquement, si bien que l'on peut supposer que tout n'est que cauchemar de Arthur, à la manière d'Alice au Pays des Merveilles. Or, il arrive à l'adolescent d'avoir, durant la première partie du voyage, des songes « de la nature la plus terrible », annonciateurs de ce qui se profile : ainsi, par cette mise en abyme, nous avons là un signe de ce que le « Songe [s'est épanché] dans la vie réelle » – n'en témoigne le surréalisme grandissant. C'est d'ailleurs, si l'on analyse bien le roman, par un affreux et ingénieux système de labyrinthes horizontaux et de mises en abyme verticales, jalonné de quelques scènes de franche violence, que Poe fait se dégager toute l'oppression atroce qui m'a tant dégoûtée et dérangée, mais qui confère bien sûr au livre toute sa légitimité. Les mises en abyme, surtout, emprisonnent les personnages/lecteurs dans un encastrement de tombeaux terrestres rendant la transcendance impossible. Le sommeil et la mort paraissent comme d'autant de continuités logiques, mais empirées, au supplice des (sur)vivants, et la seule délivrance, aussi courte soit-elle, se trouve dans le délire alcoolique. C'est donc sous le règne du non-sens fatal, de son horreur, son ennui et de la perversité de ceux qui le subissent à jouir en leur for intérieur de leur propre destruction qu'est placée l'intrigue de ces Aventures...
De fait, l'ambivalence du narcissisme primitif y est présente dans l'effacement des frontières entre réalité intérieure et extérieure, cauchemar et délire, monde des vivants et monde des morts [2], fraternité et instinct de survie individuel, complaisance et dégoût. Tout se mêle confusément et avec brio.

Gustave Doré, pour Le Dit du Vieux Marin de S. T. Coleridge – « The Death Ship nears »
Et l'ennui – attardons-nous sur lui –, s'il est d'abord crée tout naturellement par les événements constituant la trame (le fond), car naissant du désespoir, l'est aussi par la forme du texte : ainsi, la narration de l'horrible naufrage du Grampus dérive longuement sur un nombre de pages bien trop suffisant, bouleversée seulement par des événements insoutenables dont l'apparition du « bateau fantôme » ou le « jeu » de la courte paille et qui n'ont, pourtant, pas égayé ma lecture, bien au contraire. Traînent aussi en longueur les chapitres XIV, XV et XVI, dans lesquels Arthur nous informe, avec moult enthousiasme (j'écris cela en toute ironie, bien sûr), du mode de vie de la faune sur l'île de Kerguelen, ou bien de la découverte historique de quelque île sur laquelle l'équipage fait escale. Poe aurait pu nous éviter tous ces « remplissages » bien soporifiques et aller plus vite à l'essentiel, aux actions, en amputant les trois chapitres précités de certains détails et précisions quant à la situation du Jane Guy (en termes de latitude et de longitude, on frôle l'overdose !) et aux découvertes historiques insulaires, pour ne contenir que les plus déterminants pour la suite de l'odyssée.
En ce qui concerne le style, ne me demandez pas le de justifier techniquement, mais j'ai trouvé qu'il manquait beaucoup de consistance, maladroit par moments, comme si à la dérive (lui aussi !)... Toutefois, certains passages valent bien évidemment le coup (car l'on ne peut décemment pas en trouver aucun qui ne soit rigoureux), mais par « certains », j'entends « (très) peu », en fait.
Pour faire la transition entre le style et le fond (puisque la forme le sert en le décrivant, bien sûr), j'ajouterai que les personnages sont cruellement dénués de charisme. Aucun n'est mémorable, tous sont doués de cette ambiguïté normalement et exécrablement décuplée (humanité et faiblesse pitoyable/monstruosité et inhumanité insupportable) dans des situations poussant à la barbarie. Ces aspects-là et la passivité de Pym, évoquée plus haut, bien qu'elle fasse écho (sans en découler directement, dirais-je...) à sa submersion dans son propre destin fatal et justifie son caractère pervers, tant envers lui-même que ses compagnons d'infortune, vident, paradoxalement, les personnages de toute leur substance et les distancient du lecteur, qui ne parvient pas, ou difficilement, à s'attacher à un seul d'entre eux.
Enfin, dernière remarque à propos de la forme, concernant cette fois-ci les nombreuses incohérences (attention, spoilers), touchant directement au fond : celles-ci peuvent provoquer une impression d'inachevé, de bâclé, mais, – et je vais être indulgente (enfin ! se murmure t-on à l'oreille dans l'assemblée...) – elles ne dénaturent en rien l'intrigue, et même y rajoutent ce petit grain de folie (sans mauvais jeu de mots...) qui manque décidément à l'ensemble, trop plat, trop froid, trop macabre et sans grande fantaisie romanesque. Paradoxalement, c'est bel et bien cet ensemble qui donne – je l'ai souligné au troisième paragraphe – toute sa légitimité au livre, qui constitue un chef-d'œuvre dans le genre « fantastique horrifique » Bien que mon opinion générale sur ce livre soit négative, j'ai pourtant fait preuve envers son contenu de cette attirance morbide somme toute naturelle chez chacun d'entre nous, tout en en ayant clairement été dégoûtée et repoussée. Non seulement la réalité extérieure cauchemardesque du roman confronte ses malheureux protagonistes à leurs abîmes psychotisantes (la réalité intérieure) en éveil progressif, par l'intervention du surréalisme ; mais ce système réflectif se produit aussi en toute normalité chez le lecteur. De là, nous penchons d'un côté ou de l'autre de la balance quant à notre appréciation de l'œuvre.
Pour ma part, très certainement Dourvac'h (autre lecteur patenté de l'ignoble bouquin) me rétorquera que ma trop grande sensibilité a joué dans mon jugement majoritairement négatif (aussi dû à la forme peu travaillée – et là, l'émotionnel n'entre pas en ligne de compte), ce à quoi je consens volontiers, car en cela la subjectivité ne se discute pas ; mais ce roman manque vraiment de goût, selon moi, ce qui est tout autant imputable au fond qu'aux fautes de forme qui le façonnent. C'est un livre angoissant, que je me suis forcée de terminer. Mais rarement j'ai eu autant de déplaisir littéraire. Poe a décidément été bien plus inspiré. Je m'en retourne à son œuvre poétique, globalement plus agréable !
(Nul doute que, si le tableau de Louis-Philippe Crépin ne donnait à l'objet une apparence charmante – l'esthétique des classiques du Livre de Poche en faisant de subtiles pièces de collection –, j'aurais tenté de me débarrasser de ce bouquin sinistre dans sa mise en vente...)

A. Kubin, Le Pôle Nord
(Ce tableau évoque étrangement la silhouette blanche, au dénouement de l'intrigue...)
*****
Titre original : The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket
Genre : aventures/fantastique
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[1] « En toute histoire de simple dommage ou danger, nous ne pouvons tirer de conclusions certaines, pour ou contre, même des données les plus simples. On supposera peut-être qu’une catastrophe comme celle que je viens de raconter devait refroidir efficacement ma passion naissante pour la mer. Tout au contraire, je n’éprouvai jamais un si ardent désir de connaître les étranges aventures qui accidentent la vie d’un navigateur qu’une semaine après notre miraculeuse délivrance. Ce court espace de temps suffit amplement pour effacer de ma mémoire les parties ténébreuses, et pour amener en pleine lumière toutes les touches de couleur délicieusement excitantes, tout le côté pittoresque de notre périlleux accident. Mes conversations avec Auguste devenaient de jour en jour plus fréquentes et d’un intérêt toujours croissant. Il avait une manière de raconter ses histoires de mer (je soupçonne maintenant que c’étaient, pour la moitié au moins, de pures imaginations) bien faite pour agir sur un tempérament enthousiaste comme le mien, sur une imagination quelque peu sombre, mais toujours ardente. Ce qui n’est pas moins étrange, c’est que c’était surtout en me peignant les plus terribles moments de souffrance et de désespoir de la vie du marin, qu’il réussissait à enrôler toutes mes facultés et tous mes sentiments au service de cette romanesque profession. Pour le côté brillant de la peinture, je n’avais qu’une sympathie fort limitée. Toutes mes visions étaient de naufrage et de famine, de mort ou de captivité parmi des tribus barbares, d’une existence de douleurs et de larmes, traînée sur quelque rocher grisâtre et désolé, dans un océan inaccessible et inconnu. De telles rêveries, de tels désirs, – car cela montait jusqu’au désir, – sont fort communs, on me l’a affirmé depuis, parmi la très nombreuse classe des hommes mélancoliques ; – mais, à l’époque dont je parle, je les regardais comme des échappées prophétiques d’une destinée à laquelle je me sentais, pour ainsi dire, voué. »
E.A. Poe, Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, LGF, 2007, pp. 61-62
[2] « Soudainement, du mystérieux navire, qui était maintenant tout proche de nous, nous arrivèrent, portées sur l’océan, une odeur, une puanteur telles, qu’il n’y a pas dans le monde de mots pour l’exprimer, – infernales, suffocantes, intolérables, inconcevables ! J’ouvris la bouche pour respirer, et, me tournant vers mes camarades, je m’aperçus qu’ils étaient plus pâles que du marbre. Mais nous n’avions pas le temps de discuter ou de raisonner, – le brick était à cinquante pieds de nous, et il semblait avoir l’intention de nous accoster par notre voûte, afin que nous pussions l’aborder sans l’obliger à mettre un canot à la mer. Nous nous précipitâmes à l’arrière, quand tout à coup une forte embardée le jeta de cinq ou six points hors de la route qu’il tenait, et comme il passait à notre arrière à une distance d’environ vingt pieds, nous vîmes en plein son pont. Oublierai-je jamais la triple horreur de ce spectacle ? Vingt-cinq ou trente corps humains, parmi lesquels quelques femmes, gisaient disséminés çà et là, entre l’arrière et la cuisine, dans le dernier et le plus dégoûtant état de putréfaction ! Nous vîmes clairement qu’il n’y avait pas une âme vivante sur ce bateau maudit ! Cependant, nous ne pouvions pas nous empêcher d’appeler ces morts à notre secours ! » ibid., p. 174
29 septembre 2007
Osaku Dezaki, L'Île au Trésor
Je ne pouvais pas continuer à tenir cette taverne sans parler de l'œuvre sublime d'Osaku Dezaki, âgée de presque 30 ans maintenant et tout simplement nommée L'Île au trésor... version anime !
Ça me donne des frissons de penser que cette perle a vu le jour en 1978, pour la simple et bonne raison que c'est un chef-d'œuvre justement, et que les chef-d'œuvres sont intemporels, tant dans les émotions qu'ils produisent en nous que dans les matériaux utilisés qui font toute la beauté du rendu. Ceci car l'animé est tellement beau visuellement, qu'il ne prend aucune ride avec le temps et que l'on pourrait croire qu'il a été produit hier.
Je ne remercierai jamais assez les Japonais d'avoir adapté en animés quelques-uns des plus grands classiques littéraires occidentaux (L'Île au trésor, Rémi sans famille, La Petite Princesse...), toujours avec ce respect accordé au soin de la réalisation et à la fidélité du rendu, bien que quelques écarts soient à constater de ce côté là ; écarts qui fort heureusement ne bafouent en rien les œuvres originales, puisqu'ils offrent une nouvelle vision de ces dernières et qui, parfois, pourraient bien être préférés à l'intrigue originale (je « crains » que c'est ce qui me soit arrivé, justement, avec L'Île au trésor, mais j'y reviens plus bas).
Et je ne remercierai jamais assez la 5 de rediffuser ces vieux animés, noyés, hélas ! dans les flots des dessins-animés actuels remplis de bêtise prompte à abrutir les jeunes générations.
Ma découverte de ce joyau visuel date de début juillet. Je planifiais depuis longtemps de lire le roman de Stevenson, mais depuis longtemps, je ne l'ajoutais à aucune liste de mes commandes (allez savoir pourquoi !).
Et c'est donc le dessin-animé qui a précipitée en moi la lecture du livre...
En tout premier lieu, c'est le générique français, (versions courte et longue, joyeusement parodiée celle-ci) aventureux à souhait, qui nous conquit (le générique allemand est absolument affreux, mal chanté, et ne nous donne pas envie de fredonner l'air ! La chanson française est vraiment très belle, par contre) et, bien évidemment, le dessin-animé en lui-même.
Puis viennent les décors, absolument grandioses : les ambiances sont sublimement bien retranscrites, et, tout comme le roman, l'on ressent bien la sensation d'émerveillement à la fois à l'Amiral-Benbow puis, plus tard, en mer, et enfin, sur l'île.
Le commencement a bien sûr lieu à l'auberge pour marins de l'Amiral-Benbow, située sur les falaises anglaises près de la ville de Bristol, dans le sud-ouest. La magie prend tout de suite, l'atmosphère est identique à celle du livre : la beauté pittoresque des pâturages, du bord de la mer et de leur bâtiment solitaire déchirés par la tempête, ainsi que la crainte des flibustiers du terrible capitaine Flint, provoquée par la peur et l'évocation de Billy Bones, est cette même délicieuse et romantique atmosphère de beauté et de frisson que dans le livre. Et tout ça grâce à la magie des graphismes et de la mise en scène. Pour apprécier plus encore cette première partie, tout comme pour Dracula, il est fortement conseillé de regarder l'animé lors d'un jour fort pluvieux et froid, au crépuscule, avec un feu dans la cheminée. Ainsi, peut-être vous surprendrez-vous à regarder la pluie tomber par la fenêtre, surveillant qu'aucun pirate ne surgisse, tout comme le fait Jim dans une scène, par une fenêtre à losanges de l'auberge...
Le visuel et l'ambiance époustouflants continuent ainsi dans toutes les « séquences » : la mer est déchaînée et le temps frais, ballottant l'Hispaniola dans tous les sens ; l'île est sauvage et humide et le soleil y tape fort, rendant l'atmosphère étouffante et sale, en particulier lorsque les premiers signes de malaria chez les pirates s'annoncent.
Quant aux personnages, ils sont beaucoup plus fouillés psychologiquement et « vivants » que dans le support original, ce qui est tout à fait normal, puisqu'il s'agit quand même d'un dessin-animé ! Ils dégagent beaucoup plus de charisme que dans le bouquin, et j'ai d'ailleurs regretté que les héros du roman n'aient pas cette même présence que leurs adaptations animées.
Billy Bones, en dépit de sa brutalité, est aussi attachant que son modèle de papier et, que ce soit dans ce dernier ou dans la série, l'on regrette amèrement sa mort...
Long John Silver est toujours « très grand et très fort », mais ce n'est plus cet homme d'une cinquantaine d'années à la « figure grosse comme un jambon – assez pâle et commune » Pour le coup, le pirate a subi un réel lifting (eh oui, cela existait déjà au XVIIIe siècle !). Comme vous vous en doutez, Long John est, avec Jim, le pilier de la série. Le colosse a dans les 30-35 ans et ses traits sont typiques des personnages de mangas japonais. Mis à part la différence dans l'âge et le physique, le Long John de l'animé est le Long John du roman tout craché : agile avec sa béquille (même un peu trop. Les Japonais sont toujours friands d'exagérations dans les mangas), sympathique et bien moins impitoyable qu'on ne le pense (mais il n'en serait rien sans la présence de Jim !), et très cool même ! 
Le docteur Livesey et sa sagesse n'ont pas subi de changement notable. Un personnage très appréciable, donc. Smollett est encore plus détestable mais, au final, il finit par s'adoucir, comme dans le bouquin ; même s'il reste le personnage que j'ai le moins apprécié. Ses prises de bec avec le chevalier Trelawney sont ici bien plus comiques que dans la version originale, et me l'ont rendu plus désagréable encore. Pauvre Trelawney qui, pas une seule fois, ne réussira à faire dire correctement son nom à Smollett ! Le chevalier, d'ailleurs, n'a rien perdu de son humour et de sa joie de vivre – j'ai adoré ce personnage. Quant à Abraham Gray, il est beaucoup plus travaillé que dans le roman : quasiment absent dans ce dernier (si bien que l'on pourrait se demander à quoi il sert), les réalisateurs en ont fait un personnage plus présent mais évanescent, mystérieux et courageux, qui se bat avec une certaine idée de la justice, comme le souligne Jim à la fin de la série. Je n'en dis pas plus du personnage mais je préfère largement sa fin à celle du livre, cassant ainsi le happy end de ce dernier. De plus, avec ce dénouement, les réalisateurs élargissent le contexte historique d'alors, en évoquant le cas de l'Irlande, ce qui constitue une digression fort astucieuse. Gray est, avec Silver, mon personnage favori de l'animé.
Ben Gunn est un « sauvage » drôle, attachant et agréable qui a la soif de vivre, de rhum et de revanche.
Et puis, finissons par Jim, que j'ai moins aimé que le romanesque. Il est en effet beaucoup plus « gamin » et m'a parfois franchement insupportée (et puis sa voix n'a fait qu'accentuer la chose – son doublage n'est vraiment pas excellent !). Mais ce qui est intéressant c'est, justement, de voir son évolution au fil de l'aventure. Néanmoins, son côté immature est largement surpassé par son courage, son honnêteté et sa franchise, principaux traits de caractère du Jim littéraire.
Après ce tour d'horizon des personnages principaux (ah, oui ! les autres pirates ? On retrouve entre autres Arrow, Hands et Andersen, tous très laids et subtilement méchants), passons maintenant aux digressions. Comme je l'ai dit au début de cette chronique, les digressions sont ici les bienvenues. Elles sont en effet cohérentes et ne trahissent en rien l'esprit originel de l'œuvre. Rassurez-vous, elles n'ont rien à voir avec l'horrible parodie française sortie il y déjà pas mal de temps, avec un Gérard Jugnot auquel le rôle de Silver ne convient absolument pas, bien qu'il soit indéniablement un acteur génial. Par exemple, digression autour de la fin du roman, que je ne vous révélerai pas, ou bien variation quant à l'origine du nom de l'auberge...
Cependant, on retrouve tout aussi bien des scènes cultes du livre, notamment celle du tonneau.
Bref, tout cela donne un nouveau souffle et une autre vision du récit sans le trahir en rien que ce soit.
In fine, cette adaptation est absolument sublime dans son visuel, dépaysante, pleine de vie et de fraîcheur et qui tantôt nous emmène dans une Angleterre traditionnelle, pluvieuse et presque fantastique où plane l'ombre de l'aventure et de la nostalgie du lointain, tantôt dans une île hostile, exotique, humide et chaude, où la perspective du trésor et de l'aventure nous fait oublier l'invivable climat, la terrible chasse à l'homme, la soif et la malaria.
Chaque personnage et chaque scène est intensifiée, rendue plus énergique et, je le dis sans hésiter, je regrette que l'animé ne soit pas le roman. Ceci car il dépoussière totalement l'œuvre de Stevenson et amplifie chacune de ses parcelles. En un mot : c'est enchanteur et on ne s'en lasse pas ! Les quelques défauts (stéréotypes typiquement japonais dans certaines scènes, dont la force quasi-surhumaine de Silver par exemple ; ainsi qu'un doublage de pas très grande qualité) sont en outre vite oubliés. Après avoir vu ces épisodes, l'envie de partir faire une bonne balade dans un coin frais de forêt ou de bord de mer est plus que jamais présente. Le rhum est peut-être à consommer avec modération, mais cette série absolument pas !
Illustrations : The Legend of Zelda : The Wind Waker
13 septembre 2007
Le Délire du Voyageur
« J'étais dans une sorte d'extase, par l'idée d'être à
Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les
tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de
près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se
rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les
sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur,
la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »
Stendhal, Carnets de voyage

12 septembre 2007
Weltanschauung
« Il existe enfin une catégorie assez nombreuse d'âmes honnêtes mais faibles qui,
trop intelligentes pour prendre les dogmes chrétiens au sérieux, les rejettent
en détail, mais n'ont pas le courage, ni la force, ni la résolution nécessaires
pour les repousser en gros. Elles abandonnent à votre critique toutes les
absurdités particulières de la religion, elles font fi de tous les miracles,
mais elles se cramponnent avec désespoir à l'absurdité principale, source de
toutes les autres, au miracle qui explique et légitime tous les autres miracles,
à l'existence de Dieu. Leur Dieu n'est point l'Être vigoureux et puissant, le
Dieu brutalement positif de la théologie. C'est un Être nébuleux, diaphane,
illusoire, tellement illusoire que, quand on croit le saisir, il se transforme
en Néant : c'est un mirage, un feu follet qui ne réchauffe ni n'éclaire. Et
pourtant ils y tiennent, et ils croient que s'il allait disparaître, tout
disparaîtrait avec lui. Ce sont des âmes incertaines, maladives, désorientées
dans la civilisation actuelle, n'appartenant ni au présent ni à l'avenir, de
pâles fantômes éternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant
entre la politique bourgeoise et le socialisme du prolétariat absolument la même
position. Ils ne se sentent la force ni de penser jusqu'à la fin, ni de vouloir,
ni de se résoudre et ils perdent leur temps et leur peine en s'efforçant
toujours de concilier l'inconciliable. »
Mikhaïl Bakounine - Dieu et l'État

C. D. Friedrich, Voyageur au-dessus d'une mer de nuages, (1817) et Le Moine devant la Mer (1809).
02 septembre 2007
Mystères et Beautés du Christianisme
La Révélation
« Après cela, je regardai, et voici, une porte était ouverte dans le ciel. La première voix que j'avais entendue, comme le son d'une trompette, et qui me parlait, dit : Monte ici, et je te ferai voir ce qui doit arriver dans la suite. Aussitôt je fus ravi en esprit. Et voici, il y avait un trône dans le ciel, et sur ce trône quelqu'un était assis. Celui qui était assis avait l'aspect d'une pierre de jaspe et de sardoine ; et le trône était environné d'un arc-en-ciel semblable à de l'émeraude. Autour du trône je vis vingt-quatre trônes, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs, et sur leurs têtes des couronnes d'or. Du trône sortent des éclairs, des voix et des tonnerres. Devant le trône brûlent sept lampes ardentes, qui sont les sept esprits de Dieu. Il y a encore devant le trône comme une mer de verre, semblable à du cristal. Au milieu du trône et autour du trône, il y a quatre êtres vivants remplis d'yeux devant et derrière. Le premier être vivant est semblable à un lion, le second être vivant est semblable à un veau, le troisième être vivant a la face d'un homme, et le quatrième être vivant est semblable à un aigle qui vole. Les quatre êtres vivants ont chacun six ailes, et ils sont remplis d'yeux tout autour et au dedans. [...] »
Les quatres cavaliers
« Je regardai, quand l'Agneau ouvrit un des sept sceaux, et j'entendis l'un des quatre êtres vivants qui disait comme d'une voix de tonnerre : Viens. Je regardai, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait avait un arc; une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre. Quand il ouvrit le second sceau, j'entendis le second être vivant qui disait : viens. Et il sortit un autre cheval, roux. Celui qui le montait reçut le pouvoir d'enlever la paix de la terre, afin que les hommes s'égorgeassent les uns les autres ; et une grande épée lui fut donnée. Quand il ouvrit le troisième sceau, j'entendis le troisième être vivant qui disait : viens. Je regardai, et voici, parut un cheval noir. Celui qui le montait tenait une balance dans sa main. Et j'entendis au milieu des quatre êtres vivants une voix qui disait : Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d'orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l'huile et au vin. Quand il ouvrit le quatrième sceau, j'entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : viens. Je regardai, et voici, parut un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l'accompagnait. Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l'épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre. [...] »
Les sept archanges
« Quand il [l'Agneau] ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d'environ une demi-heure. Et je vis les sept anges qui se tiennent devant Dieu, et sept trompettes leur furent données. Et un autre ange vint, et il se tint sur l'autel, ayant un encensoir d'or ; on lui donna beaucoup de parfums, afin qu'il les offrît, avec les prières de tous les saints, sur l'autel d'or qui est devant le trône. La fumée des parfums monta, avec les prières des saints, de la main de l'ange devant Dieu. Et l'ange prit l'encensoir, le remplit du feu de l'autel, et le jeta sur la terre. Et il y eut des voix, des tonnerres, des éclairs, et un tremblement de terre. Et les sept anges qui avaient les sept trompettes se préparèrent à en sonner. Le premier sonna de la trompette. Et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang, qui furent jetés sur la terre ; et le tiers de la terre fut brûlé, et le tiers des arbres fut brûlé, et toute herbe verte fut brûlée. Le second ange sonna de la trompette. Et quelque chose comme une grande montagne embrasée par le feu fut jeté dans la mer ; et le tiers de la mer devint du sang, et le tiers des créatures qui étaient dans la mer et qui avaient vie mourut, et le tiers des navires périt. Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d'hommes moururent par les eaux, parce qu'elles étaient devenues amères. Le quatrième ange sonna de la trompette. Et le tiers du soleil fut frappé, et le tiers de la lune, et le tiers des étoiles, afin que le tiers en fût obscurci, et que le jour perdît un tiers de sa clarté, et la nuit de même. Je regardai, et j'entendis un aigle qui volait au milieu du ciel, disant d'une voix forte : Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre, à cause des autres sons de la trompette des trois anges qui vont sonner ! »
Roger van der Weyden, Le Polyptique du Jugement dernier (fragment : Saint-Michel pesant les âmes)
18 août 2007
~ Alchimies du Mystère Universel & du Sentiment Océanique ~
« Je me rends compte de l'étrangeté de
cette entreprise quasi-nécromantique. C'est moins le spectre d'Octave
que j'évoque à près d'un siècle de distance qu'Octave lui-même, qui, un
certain 23 octobre 1875, va et vient accompagné sans le savoir par une
"petite-nièce" qui ne naîtra que 20 ans après sa mort à lui, mais qui,
en ce jour où elle a rétrospectivement choisi de la hanter, a environ
l'âge qu'avait alors Mme Irénée. Tels sont les jeux de miroir du temps. »
Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux
« Il
y a quelques années qu'en visitant ou, pour mieux dire, en furetant
Notre-Dame, l'auteur de ce livre trouva, dans un recoin obscur de l'une
des tours ce mot gravé à la main sur le mur :
'ΑΝΑΓΚΗ*
Ces majuscules grecques, noires
de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais
quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs
formes et dans leurs attitudes comme pour révéler que c'était une main
du moyen âge qui les avait écrites là surtout le sens lugubre et fatal
qu'elles renferment, frappèrent vivement l'auteur.
Il se demanda, il
chercha à deviner quelle pouvait être l'âme en peine qui n'avait pas
voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur
au front de la vieille église.
Depuis, on a badigeonné ou gratté (je
ne sais plus lequel) le mur, et l'inscription a disparu. Car c'est
ainsi qu'on agit depuis tantôt deux cents ans avec les merveilleuses
églises du moyen âge. Les mutilations leur viennent de toutes parts, du
dedans comme du dehors. Le prêtre les badigeonne, l'architecte les
gratte, puis le peuple survient, qui les démolit.
Ainsi, hormis le
fragile souvenir que lui consacre ici l'auteur, il ne reste plus rien
aujourd'hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame,
rien de la destinée inconnue qu'il résumait si mélancoliquement.
L'homme qui a écrit ce mot sur ce mur s'est effacé, il y a plusieurs
siècles, du milieu des générations, le mot s'est à son tour effacé du
mur de l'église, l'église elle-même s'effacera bientôt peut-être de la
terre.
C'est sur ce mot qu'on a fait ce livre.
Mars 1831. »
*Anankê, la fatalité.
Victor Hugo, préface à Notre-Dame de Paris
« Sic transit gloria mundi. » (Ainsi passe la gloire du monde.)
« J'ai
tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à
fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. »
Arthur Rimbaud, Les Illuminations
« I suppose most excavators would confess to a feeling of awe – embarrasment almost – when they break into a chamber closed and sealed by pious hands so many centurys ago. For the moment, time as a factor in human life has lost its meaning. Three thousand, four thousand years maybe, have passed and gone since human feet last trod the floor on which you stand, and yet, as you note the signs of recent life around you – the half-filled bowl of mortar for the door, the blackened lamp, the finger-mark upon the freshly painted surface, the farewell garland dropped upon the threshold – you feel it might have been but yesterday. The very air you breathe, unchanged throughout the centuries, you share with those who laid the mummy to its rest. Time is annihilated by little intimate details such as these, and you feel an intruder. »
Howard Carter, The Discovery of the Tomb of Tutankhamen


